Jean Le Gac • Séduction
J’ai rencontré Redolfi à une exposition de la galerie Catherine Issert, à Saint Paul de Vence, dans l’arrière-saison. Au milieu de quelques rares connaissances venues en voisin, il parlait sans doute depuis quelques instants quand un détail jeté dans la conversation me rendit attentif :
– …. Liberté complète de faire une œuvre d’art dans l’une des chambres de l’hôtel Windsor, hôtel dont il était l’heureux propriétaire.
Cela me ramenait au temps lointain où avec un autre artiste nous avions envoyé cinquante clefs d’un appartement vide de la rue Rémy Dumoncel à Paris, à des personnes du monde de l’art.
En cherchant un peu elles pouvaient voir punaisées dans un placard deux photos légendées que, pour ma part, j’y avais laissées. Ce type de rencontre ontogénies avec l’art devait plus tard trouver d’autres applications, dont l’une à l’échelle d’une ville avec tout un contingent d’artistes ravis, qui rendit célèbre, plus que l’exposition internationale ‘’ Documenta ‘’ dont il fut ensuite responsable, le conservateur du musée de Gand.
Dans ce que Redolfi projetait de faire j’eus la vanité peut- être, de reconnaître le cheminement de ma propre pensée qui me revenait avec cette vibration si légère, si émouvante du boomerang. Je m’en saisis pour le plaisir d’en éprouver la vitesse acquise.
Plus n’était besoin maintenant d’une démarche déstabilisante pour vous entraîner à la frontière de l’art ; à l’hôtel Windsor vous la franchirez à peine défaits vos bagages. Pour le peintre intercalaire que je suis, qui a travaillé sur des dispositifs artistiques dans les lieux les plus prestigieux comme dans les plus mauvais, où l’ambiguïté de l’art est manifeste, d’un grand salon miteux en location pour réceptions de mariages jusqu’à l’a intérieur de l’Elysée et de l’Assemblée Nationale, il n’y avait pas à hésiter. Je choisis la chambre n° 79.
J’y transportais un seul objet personnel. Ce faisant j’avais le sentiment de boucler ainsi tout un pan de l’art, et de m’en détacher. Nous étions très jeunes quand ma compagne confectionna ce nécessaire à coudre sans prétention qui va bien avec l’idée de voyage – pensez au soldat qui en a un, réglementaire, dans son barda de campagne, et à ce chasseur des cimes de la préhistoire découvert dans un glacier des Alpes dont on a retrouvé intactes les petites aiguilles en os dans son sac à dos en écorce de bouleau. Sur le nôtre vous reconnaîtrez la célèbre découpe en feuille de philodendron de Matisse, lequel tint Nice quand Picasso pris Cannes pour résidence.
L’illumination me vint à ce rapport du blanc et du bleu de lessive Matissien.
Pour le patriarche la chambre fut à la fin de sa vie très importante. Sardanapale domestique c’est de son lit qu’il dirigea tout son monde, les petites mains comme les petites fesses de ses égéries montées sur des escabeaux, pour punaiser aux murs ses beaux papiers de couleurs découpes. Je pensais aussi qu’à après le bleu Matisse et le bleu Klein il ne restait plus pour un peintre de passage à Nice comme moi qu’à postuler pour le ‘’bleu touareg‘’. J’y ai quelques raisons puisque les deux figures peintes ici sont les répliques de deux autres que j’ai utilisées pour les peintures murales et vidéo des cellules de Fort de l’île Sainte Marguerite, où vous vous rendrez si le tableau de votre chambre a réussi à vous faire entrer dans mon jeu de piste.
Jean Le Gac.



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